Après avoir consacré mon week-end à travailler autant pour gagner plus, jour férié oblige, un truc ne lasse pas de m'étonner. Ainsi donc il paraîtrait que l'apocalypse sociale est pour cette semaine, la faute à ces salopards de fonctionnaires qui refusent de travailler plus pour gagner autant. C'est marrant, pour le coup, formulé de cette façon, ça ne me surprend qu'à moitié. Ce qui m'étonne, c'est que les gens, comprenez les non-fonctionnaires, ne voient pas les choses sous cet angle. C'est comme si au contraire les gens appelaient de leur vœux un nivellement par le bas. A base de "Ouais, mais d'abord, j'vois pas pourquoi ils bosseraient pas aussi longtemps que moi, ces salauds de privilégiés de feignants de y'en a marre non mais ho". C'est un peu comme si au lieu de demander une augmentation parce que tel collègue gagne plus que moi, je me mettais à demander une diminution de salaire pour lui. 'Faut quand même être salement aigri pour en arriver là. En tout cas en ce qui me concerne j'ai bien du mal à trouver une logique dans le changement de régime qu'on veut imposer aux fonctionnaires. A vrai dire, je ne trouve pas ça très juste.
Et donc, normalement, c'est là qu'intervient le chœur des joyeux défenseurs du "Ah ben oui, mais qu'est-ce tu veux, on peut pas faire autrement". Et ben vous savez, quoi, vous allez rire, mais il semble bien que si. Sans vouloir jouer les balances façon bon vieux temps de la Révolution Culturelle chinoise, il se trouve que je dispose de plusieurs exemples particulièrement édifiants propres à remettre en cause la croyance populaire qui veut que les agents de l'Etat soient les seuls à pouvoir prendre leur retraite sans avoir eu à cotiser durant plus de quarante annuités. Vous allez voir jusqu'où peut aller le gauchimsme le plus extrême, certains trouveront même ça sordide, et pourtant, pour la défense d'une certaine conception du monde, je n'hésiterai pas à exposer ma propre famille en place publique pour appuyer mon combat pour un monde plus mieux.
Oui, parce qu'en fait, il s'agit de mes parents. Lesquels sont depuis quelques semaines de jeunes et joyeux retraités. L'un ayant célébré son pot de départ à 60 ans, et l'autre carrément à 59. Et pourtant, mes parents ne sont pas cheminots. Pas membres du corps enseignant. Pas pompiers ou gendarmes. Non, non, non, jusqu'à ce qu'on leur annonce la quille et le début de leur nouvelle vie qui se bornera pour l'essentiel à se demander quoi faire de leurs journées, du moins avant qu'ils ne découvrent les vertus de Derrick et des Chiffres et des Lettres, avant, donc, dans leur vie de travailleurs, mes géniteurs étaient tous deux des salariés. Genre sous contrat privé, quoi. Genre carrément pas fonctionnaires. Evidemment, quand, avec juste le certif' en poche, on a commencé à bosser à 14 ans à l'usine, il paraît normal de prétendre à un repos bien mérité à l'aube de la soixantaine, personne ne le contestera. Mais le parcours de mes parents n'a rien à voir avec ça. Bien loin des cheminements médiocres des prolétaires ordinaires, mes parents ont su travailler plus à l'école pour gagner plus au boulot...
Puisque je vous sens avides de tout savoir sur mon ascendance, sachez que mes parents, en bons self-made-winners, se sont rencontrés dans une université américaine, où ils ont vaillamment décroché leurs statuts respectifs d'ingénieurs, avec à la clé des prétentions salariales grosses comme ça. Ce qui ne s'est pas fait en un jour. Quand finalement ils se sont dits qu'il serait peut-être temps de se mettre au boulot, ils devaient avoir dans les 24-25 ans, un truc comme ça. Faîtes le calcul, vu leurs âges, on est bien loin des 42 annuités réglementaires dans le privé. Et pourtant, ça n'a pas posé de problème quand ils ont commencé à réaliser qu'ils en avaient ras la casquette et qu'il était temps pour eux de profiter un peu de la vie. Et ils ne sont pas les seuls comme ça. Autour de moi, ne serait-ce que parmi les parents de mes amis, des cas comme ça, il y en a des pelletées. Des sexagénaires, et encore, pas toujours, qui bossent dans le privé, se voient proposer de partir un peu plus tôt que prévu, et le font de bonne grâce qui à toucher un peu moins au début, on en trouve dans tous les coins. Pour tout vous dire, et alors que les fonctionnaires bénéficient encore de régimes dits spéciaux, je connais même des cas où Monsieur est à la retraite à 60 ans après avoir bossé dans toute sa vie dans le privé, tandis que Madame qui a le même âge mais est fonctionnaire doit encore se tartiner deux ou trois ans avant d'envisager de pouvoir se vautrer dans l'oisiveté improductive et parasitaire aux côtés de son époux! Comme quoi, hein...
En réalité, les régimes sont en train de s'inverser. Et ça s'explique très bien. En gros c'est simplement parce qu'à terme un salarié ça coûte cher, alors qu'un fonctionnaire, non. Mes parents, et la foule de ceux qui ont leur profil, à force d'ancienneté, finissent par atteindre des niveaux de salaires qui commencent à faire lourd en k€ dans la masse salariale. Au final, embaucher un gamin 3 ou 4 fois moins cher, quitte à verser une petite prime de départ où à financer une partie de la retraite anticipée, ça doit être plus rentable qu'autre chose pour un employeur. Et puis bon, on imagine sans peine que l'Etat met la main à la poche, histoire d'éviter de voir les courbes des chômeurs de plus de 50 ans s'emballer plus encore. A côté de ça, regardez le salaire de départ d'un enseignant, et ce qu'il peut espérer en fin de carrière, franchement, ça ne fait pas rêver. Permettez-moi de piquer sa casquette à Julien Courbet, mais elle est là, l'arnaque: en réalité l'Etat, c'est-à-dire toi et moi, happy fellow tax-payer, paie pour que les salariés du privé partent à la retraite plus tôt a lieu de se faire licencier et de gonfler les chiffres du chômage, et à côté de ça, il se prend à rêver de faire bosser plus longtemps ceux qui au final ne lui coûtent pas bien cher. Pardon, mais j'ai peur de trouver ça un peu malhonnête et même carrément dégueulasse, cette façon d'appeler un chat un chien tout en voulant monter les gens les uns contre les autres.
Va savoir pourquoi, le secteur privé est devenu intouchable, au sens où on ne peut plus se permettre de le critiquer. Si au lieu de verser des aides à la pré-retraite probablement faramineuses l'Etat laissait les travailleurs en fin de carrière se faire licencier pour céder la place aux plus jeunes et plus économiques, au moins la situation serait plus claire. L'argent non-dépensé dans les pré-retraites irait au chômage, et au final le "vieux" chômeur n'y perdrait pas plus que ça au change. Et au moins on serait fixé. Non pas qu'on verrait de quel côté sont les méchants patrons dont il importe de mettre la tête au bout d'un pique (encore que...), mais au moins on prendrait acte du fait que vouloir augmenter l'âge des départs à la retraite ne servirait à rien puisque de toutes façons les entreprises préfèrent se séparer de leurs salariés les plus âgés qui coûtent trop cher. Si ça se trouve on se dirait même que la bonne solution serait d'aligner tout le monde sur les régimes spéciaux des fonctionnaires. Et on serait tous à égalité, youpi. Ce serait pas beau ça? Mais il me semble que j'entends au loin le grognement du libéral qui maugrée un truc du genre "Ah ben oui, c'est bien joli, mais comment on ferait pour financer tout ça, hein? Plus de taxes, c'est ça, c'est ça? Grrr...". Ben non banane. Ca ne coûterait pas plus cher. On paye déjà pour les chômeurs déguisés en pré-retraités aujourd'hui, on paierait la même chose, sauf qu'ils seraient officiellement retraités. Purée, c'est pas vif, un libéral...
Enfin bon, c'est pas demain la veille qu'on verra une évolution dans le genre. Ne serait-ce que parce qu'on n'arrive pas tellement à se sortir du discours ranci qui veut que la valeur travail, oulala, ma bonne dame, c'est important. Y'a deux millions de chômeurs officiels en France, et probablement le double en réalité, mais bon, c'est pas grave, on continue de dire que ceux qui ne bossent pas sont des feignasses, et qu'il faut travailler plus et plus longtemps pour être quelqu'un de bien. Au risque de passer pour un dangereux agitateur, je serais tenté de dire que je suis contre. En tout cas, une chose est sûre, pour les mouvements sociaux à venir, les grévistes peuvent compter sur mon soutien moral total et inconditionnel. Evidemment on nous resservira le discours de la prise en otage des braves gens qu'on empêche d'aller bosser, comme d'habitude. C'est sûr que c'est plus facile de détourner les regards de cette façon plutôt que de se donner la peine de tenter une explication qui n'abonderait pas forcément dans le sens du vent nauséabond actuel. Tant pis. On verra bien. On n'est jamais à l'abri d'une bonne surprise: souvenez-vous de ce si joli automne 1995 où le peuple s'arrogea le droit d'adresser un doigt monumental à Juppé et aux médias qui essayaient de le dresser contre les hardis grévistes qui prirent alors le temps de défendre notre beau système de protection sociale... Enfin, c'était il y a longtemps. La clé, c'est de continuer à y croire.
La-dessus, je vous laisse, j'ai un retard considérable à rattraper en matière de films récemment mis en rayon dans le vidéo-club du coin, la situation ne saurait décemment s'éterniser plus longtemps.
Oh et puis tiens, allez, pour une fois:







