Adieu, petit
Par thomas le mardi 11 mars 2008, 17:45 - Lien permanent
En faisant le tri des mille et une merdouilles qui emplissent la chambre/débarras de mon appartement que j'ambitionne de pouvoir bientôt appeler mon bureau, je suis tombé sur une paire de chaussures vieille de près de quinze ans. Des Jordan VII. Le modèle Graphite-Bordeaux de 1992, jamais réédité depuis. Sans doute les plus belles Jordan jamais fabriquées... Totalement introuvables aujourd'hui, ou alors sur des sites d'enchères, à base de 700 dollars la paire, et encore, en pointure 47. Et moi j'en ai. Hahaha. Dommage qu'elles soient en pointure 22. Le modèle baby, quoi.
Je me souviens, à l'époque j'avais les mêmes en 42, et permets-moi de te dire qu'avec ça aux pieds j'avais une sacrée classe. Comme je pensais très fort à toi, je me suis dit que ce serait encore plus la classe que nous en ayons tous les deux aux pieds, alors je t'en ai acheté une paire. Pour plus tard. Pour quand tu serais là. Dans pas si longtemps que ça. Cinq ans c'est à la fois très loin et tout proche quand on en a dix-sept. Oui, je te voyais assez bien arriver pour mes vingt-deux ans. Tôt, mais pas tant que ça, après tout. L'idée, c'était que pour tes dix-huit ans j'en aie quarante. Je me disais que ça nous permettrait sûrement de mieux nous entendre...
Quelque part, chez ma mère, traîne encore sûrement une vieille paire de minuscules chaussures. Les premières que j'aie jamais portées. Je me souviens les avoir vues souvent quand j'étais môme. De temps en temps ma mère les ressortait, pas pour raconter une longue histoire, juste pour me dire qu'un jour j'avais été "petit comme ça". Il faut croire que l'idée m'avait plu et marqué, pour que j'aille jusqu'à te chercher une paire avant même que tu ne sois là. Des années avant, même. Quelle idée, n'empêche! Aller te trouver des chaussures un lustre avant ta venue au monde, et en plus te choisir la même paire que celle de ton papa! Sans compter qu'il nous manquait encore ta maman...
Je te le dis honnêtement, je comptais sur toi pour m'en sortir. Parce qu'à l'époque, après la séparation de mes parents, c'était un tel merdier dans la famille que j'ai très tôt décidé qu'il n'y avait plus rien à espérer de ce côté-là. J'ai préféré parier sur l'avenir. Me dire que plus tard, quand tu serais là, ça serait vachement mieux. Qu'avec toi le mot famille reprendrait un peu de sens. A plus de trente ans, crois-moi, je vois bien ce que ce genre de projet pouvait avoir de débile et/ou naïf, mais tu sais, je n'avais personne d'un peu plus vieux que moi pour me ramener à la raison. Juste quelques copains compatissants, des ados comme moi, qui ressentaient bien le côté fumeux de mes théories, mais qui n'avaient pas les mots pour m'expliquer en quoi je me trompais.
Si j'avais tant besoin de toi, c'était pour fonder une famille, pour pouvoir sereinement tourner le dos à la mienne, sans culpabiliser. Je te voyais en bouclier humain très convaincant. Je voulais aussi brillamment réussir, là où mes mes parents avaient lamentablement échoué selon moi. J'allais jusqu'à me délecter à l'avance du moment où ils tenteraient de se mêler de ton éducation et où je pourrais les envoyer royalement bouler en leur expliquant en bonus qu'ils étaient les derniers sur Terre à pouvoir me donner des conseils en la matière. A base de "Hahaha, c'est moi le père, maintenant, alors allez vous faire foutre, OK?". Quand j'y repense, j'ai un peu honte. Pas vis-à-vis de mes parents, vis-à-vis de toi.
J'en parle avec du recul, mais à l'époque, j'étais convaincu que je serais pour toi le meilleur père que la galaxie ait jamais connu. Un peu comme mon père a dû croire qu'il pourrait l'être pour moi. Marrant quand on pense qu'un des principes directeurs de la méthode d'éducation que j'avais élaborée à ton intention était le suivant: surtout ne rien faire comme mes parents. C'est fou le nombre de mes traits de caractères dont je réalise aujourd'hui seulement que je les ai hérités de mes parents, alors qu'ils étaient ceux qui me révoltaient le plus... Enfin bref, te faire revenait à relever un formidable défi. Avoir quelque chose à prouver... Pas sûr que ce soit une raison valable de faire un enfant. Et rien ne dit que j'aurais réussi.
Quand j'entends ce que fait subir à ses parents l'abominable Leprechaun qui sert de fils à mes voisins du dessus, je me dis que je n'étais pas du tout prêt. Pas que je me dise que tu aurais été aussi infernal que ce petit monstre, non, mais j'avais tellement idéalisé ce que tu deviendrais par la grâce de mes talents incontestables de père, que je crois que j'aurais sans doute été déçu, d'une façon ou d'une autre. Inconsciemment, si ça se trouve, mais déçu quand même. Tu l'aurais certainement senti, sans pouvoir vraiment l'expliquer. En tout cas au début. Et puis un jour tu aurais compris. Et je crois que tu m'en aurais beaucoup voulu. Pas que je me prétende expert en psychologie de l'enfant, simplement j'ai un père. Alors je sais ce qui peut arriver.
Finalement, tu n'es pas venu. A l'heure où j'avais envisagé de devenir ton papa, je vivais encore chez mon père. Comme quoi on peut se tromper. Pour autant, je ne désespérais pas de pouvoir un jour oeuvrer à ta conception. Quelques années après la naissance du projet, j'en étais resté aux mêmes idées. Je t'attendais pour pouvoir m'envoler. J'étais peut-être moins pressé. L'âge et l'expérience aidant, j'avais fini par enfin voir qu'il faudrait s'y mettre à deux pour te fabriquer. Instinctivement j'avais tout de suite décrété que point s'emballer il ne fallait, et qu'une mère, ça ne se trouvait pas en cinq minutes. Plusieurs filles ont eu droit à mes "je t'aime". Seule la dernière a fini, au bout de trois ans, par apparaître à mes yeux comme celle qui pourrait être ta mère. Avant que je puisse le lui dire, elle m'a expliqué qu'il valait mieux que notre histoire s'arrête là.
Je crois que tu es mort ce jour-là.
Tant mieux, on l'a échappé belle.
On était mal parti avant même que tu ne sois là.
J'écris ça presque trois ans après, parce que j'ai pas mal réfléchi à la question. Sur le moment, crois-moi, j'en ai souffert. Tu étais bel et bien mort, et ça me faisait mal. Parce que je te croyais tout proche, sur le point d'arriver, autour de nous les bébés sortaient de partout, j'étais sûr que tu serais le prochain... Je me gourais. Aujourd'hui je me dis que c'est bien mieux comme ça. Tu ne m'as pas pourri la vie, sans doute même que je t'ai créé pour m'aider à tenir, mais il fallait bien que ça s'arrête à un moment donné. Faute de quoi ça aurait viré foireux, façon c'est l'histoire de la vie, le cycle éternel, tout ça, tout ça, mais justement c'est pas plus mal qu'on le brise ce putain de cycle. Certains schémas méritent de ne plus être reproduits. Et je ne me risquerai pas à essayer de prévoir si après moi viendra le mot Fin ou un nouveau cycle. Laisser la place au doute, c'est bien aussi, parfois.
Je garde les Jordan VII, je ne sais pas si quelqu'un les portera, mais on s'en fout puisque tu ne verras jamais le jour. Tu ne m'en veux pas, tu n'existes pas.
Adieu, petit.








Commentaires
T'es con, tu me ferais presque pleurer.
T'as également réussi à mettre en mot des trucs que je tourne dans ma tête depuis un an. Mais je n'ai pas adopté la même conclusion que toi.
Moi aussi j'ai toujours voulu une famille. Avec le temps, moi aussi je pensais que cet avenir était compromis, que jamais je ne trouverai "la bonne" (j'ai le même âge que toi). Et puis finalement, elle m'est tombée dessus par hasard. Et maintenant, je profite du bonheur d'être papa.
D'abord on se rend compte qu'on ne pourra jamais assez remercier ses parents. Et qu'on ne sait pas faire. Mais on continue, on apprend à être père au jour le jour.
Alors ne referme pas trop la porte. Il viendra peut-être ce petit. Pas forcément le même que t'as imaginé et pas le même que celui que tu aurais pu avoir. Mais ces deux là ne compteront plus quand tu prendras le vrai dans tes bras.
k
ps: ce que tu as écrit me fait penser à une chanson de Renaud, Chanson pour Pierrot (qui n'a eu de fils qu'avec sa seconde épouse...). Et un peu aussi à Mon frère de Maxime Le Forestier "je t'ai dérangé/tu me pardonnes/ici quand tout vous abandonne/on se fabrique une famille...".
Il manque un "pas" à l'avant dernière phrase.
+1 pour Renaud, et +1 pour Le Forestier, soir de déprime, lire ça en plus... Merci.
Un écrivain petit, petit, à coté de toi.
k> Allons bon, un grand garçon comme toi...
En tout cas, je ne ferme aucune porte. Mais je ne veux plus spéculer. On verra bien, c'est tout.
Sinon, j'avoue, je ne peux pas nier que j'ai un peu pensé à Maxime Leforestier pendant que j'écrivais. Par contre Renaud, moins. Pas du tout en fait. 'faudrait que je la réécoute.
variations> Merci!
Y'avait pas "pas" en avant-dernier...
C'est presque trop beau pour être vrai, tiens!
Ponpon> Ben mince, toi aussi, Renaud? Vraiment, il faut que je l'écoute à nouveau...
Et bienvenue à toi.
Il est très beau ce billet, juste et extremement touchant.
Il n'y rien de plus à ajouter, sinon que je te souhaite de rencontre une autre femme, une vraie Namoureuse qui te donnera à nouveau des envies d'avoir un enfant et tout cela sera alors loin derrière toi...
Je me contenterai d'une autre femme, déjà ce sera pas mal...
Pour le reste, je m'en remettrai à ma nouvelle devise: "Boh, on verra bien...".